Les contre-cartes militantes ont une vertu rare : elles rendent visible ce que la carte ordinaire réussit à faire oublier. Elles déplacent le centre, changent les noms, agrandissent ce qui était relégué, réintroduisent des peuples ou des territoires laissés hors champ. Leur geste n’est pas seulement graphique. Il consiste à rappeler qu’une carte ne montre jamais « le monde » en général. Elle montre un monde organisé par quelqu’un, pour un usage donné, depuis une position particulière.

C’est précisément pour cela qu’elles dérangent. Une carte officielle ou familière paraît naturelle parce que ses choix sont devenus invisibles. Une contre-carte, au contraire, exhibe le choix. Elle ne prétend pas supprimer le parti pris ; elle en propose un autre. Le géographe Mark Monmonier a montré qu’il est possible de « mentir avec les cartes ». Mais le problème le plus profond n’est peut-être pas le mensonge volontaire. C’est la confiance accordée à des conventions anciennes simplement parce qu’elles ressemblent à de la science.

La neutralité cartographique est une impossibilité technique

Représenter une Terre sphérique sur une surface plane oblige à déformer quelque chose. On peut préserver les angles, les directions, certaines distances ou les surfaces, mais pas tout à la fois. À cette contrainte géométrique s’ajoutent des décisions qui ne relèvent pas des mathématiques : que place-t-on au centre ? Où coupe-t-on le monde ? Quel côté se trouve en haut ? Quelle échelle rend un territoire immédiatement visible ou, au contraire, presque négligeable ?

Le nord en haut nous paraît aujourd’hui aller de soi. Pourtant, la photographie Blue Marble, prise en 1972 lors de la mission Apollo 17, montrait initialement le pôle Sud en haut et l’Afrique au centre. L’image a souvent été retournée pour correspondre aux conventions occidentales. La Terre, elle, n’avait évidemment pas changé. Seul le regard jugé acceptable avait été rétabli.

Les cartes anciennes assumaient plus franchement cette mise en scène. La table de Peutinger plaçait Rome au centre du monde connu. Le globe Erdapfel de Martin Behaim, réalisé en 1492, ne représentait pas les Amériques, encore inconnues des Européens, et peuplait certaines zones incertaines de créatures mythiques. Ces objets n’étaient pas de mauvaises versions d’une carte parfaite à venir. Ils exprimaient les limites du savoir disponible, mais aussi la hiérarchie politique et culturelle de ceux qui les produisaient.

Une carte ne se contente pas de réduire le monde : elle décide ce qui mérite d’être agrandi.

Mercator : une solution maritime devenue vision politique

La projection mise au point par Gerardus Mercator en 1569 avait un objectif concret : faciliter la navigation maritime. Elle conserve les angles et transforme les routes suivies à cap constant, les loxodromies, en lignes droites. Pour un navigateur, cette propriété est extraordinairement utile. Le problème commence lorsque cet outil spécialisé devient une image générale du monde.

Plus on s’éloigne de l’équateur, plus les surfaces sont amplifiées. Les pôles eux-mêmes ne peuvent pas être représentés : ils devraient s’étirer sur toute la largeur de la carte. Le Groenland finit ainsi par sembler comparable à l’Afrique, alors que l’Afrique est en réalité quatorze fois plus vaste. L’Europe et les pays du Nord occupent visuellement davantage d’espace ; une grande partie du Sud paraît réduite.

Il serait trop simple d’affirmer que Mercator a fabriqué sa projection comme une affiche de propagande coloniale. Les faits disponibles établissent d’abord sa fonction nautique. En revanche, sa diffusion comme standard scolaire et mondial s’inscrit dans une longue période d’expansion maritime, d’esclavage et d’hégémonie coloniale européenne. C’est là que l’usage devient politique : une déformation techniquement justifiée pour la navigation finit par fournir, génération après génération, une hiérarchie visuelle du globe.

Une carte n’a donc pas besoin d’avoir été créée avec une intention malveillante pour produire un effet idéologique. Il suffit qu’on oublie sa fonction d’origine. Une clé anglaise n’est pas un mauvais marteau ; elle le devient lorsqu’on décide qu’elle doit servir à tout. Mercator n’est pas une fausse carte. C’est une carte devenue envahissante.

Changer de projection, changer de récit

En 1974, Arno Peters propose une projection alternative qui restitue notamment à l’Afrique sa proportion de surface. Ce renversement ne donne pas enfin accès à une vision absolument neutre. Il choisit simplement de préserver autre chose. Les formes deviennent moins familières, mais les rapports de taille cessent d’être aussi trompeurs.

Les contre-cartes contemporaines prolongent ce geste. Des initiatives comme Turtle Island ou le Decolonial Atlas intègrent des points de vue auparavant exclus et contestent les présupposés installés. Leur intérêt ne réside pas seulement dans le fait de « corriger » une ancienne carte. Elles montrent que la question décisive est toujours la même : qui a le pouvoir de nommer, de centrer et de rendre visible ?

  • Une projection choisit ce qu’elle préserve et ce qu’elle déforme.
  • Un centrage transforme un territoire en cœur du monde et les autres en périphéries.
  • Une orientation finit par sembler naturelle dès qu’elle est répétée assez longtemps.

Google Maps n’a pas supprimé la politique des cartes

Depuis son lancement en 2005, Google Maps a profondément changé nos habitudes de navigation. La carte n’est plus seulement consultée : elle accompagne le déplacement, suggère des itinéraires, organise la recherche de lieux et redéfinit notre rapport quotidien au territoire. Cette efficacité renforce son apparence de neutralité. Puisque le point bleu semble exact, tout le reste paraît objectif.

Pourtant, l’outil hérite de conventions plus anciennes : le nord placé en haut, des habitudes occidentales de projection, un monde découpé et présenté selon des choix devenus si familiers qu’ils ne sont plus perçus comme tels. À cette couche historique s’ajoute une couche algorithmique. Les flux produits par Google Maps peuvent être exploités par des entreprises comme Uber afin d’analyser des comportements et d’optimiser leurs services. La carte numérique ne décrit donc pas seulement l’espace ; elle participe à son organisation économique.

Le même mécanisme apparaît dans une carte météo quotidienne. Le cadre choisi place généralement notre territoire au centre, tandis que ce qui se passe au-delà devient une marge ou disparaît. Ce n’est pas nécessairement une manipulation. C’est une décision pratique. Mais répétée chaque jour, cette décision construit une géographie mentale : ici se trouve le monde important, là commence l’extérieur.

La puissance des cartes numériques tient à cette combinaison. Elles sont extrêmement précises localement, mais cette précision masque les choix globaux. Nous discutons volontiers de l’itinéraire proposé, rarement du monde implicite dans lequel cet itinéraire prend place. L’écran nous donne l’impression que la carte s’est effacée derrière le service. En réalité, elle s’est rendue plus influente encore.

Lire une carte, c’est apprendre à voir son auteur invisible

Il ne s’agit pas de soupçonner chaque plan de métro ou chaque bulletin météo d’être une opération de propagande. Il s’agit de retrouver un réflexe critique élémentaire. À quoi cette carte sert-elle ? Que conserve-t-elle ? Que déforme-t-elle ? Qui est placé au centre ? Quelle réalité disparaît au bord ?

Les contre-cartes sont utiles précisément parce qu’elles réintroduisent ces questions dans des images devenues trop évidentes. Elles ne prouvent pas que toutes les cartes se valent. Certaines sont plus exactes pour mesurer les surfaces, d’autres plus adaptées à la navigation. Elles prouvent qu’aucune carte ne peut être exacte en tout, partout et pour tout le monde.

Les cartes ne mentent donc pas toujours au sens ordinaire du terme. Elles sélectionnent, compressent, hiérarchisent. Leur vérité est conditionnelle : vraie pour un usage, depuis un point de vue, au prix d’une déformation ailleurs. Le vrai danger commence lorsque cette condition disparaît de notre mémoire. À ce moment-là, une convention historique se fait passer pour la forme naturelle du monde.