Il y a quelque chose de presque trop parfait dans cette expérience : on enterre un slip blanc, on revient quelques semaines plus tard, et l’état du tissu semble raconter la vie cachée sous nos pieds. Plus le coton a disparu, plus le sol paraît « vivant ». L’image est forte, facile à comprendre, et c’est précisément pour cela qu’elle peut devenir trompeuse.

Le test fonctionne bien pour montrer une chose réelle : la capacité d’un sol, dans des conditions données, à décomposer de la cellulose. Mais cette mesure ne résume pas à elle seule la santé d’un sol. Un slip très mangé ne certifie ni une fertilité globale élevée, ni l’absence de pollution, ni une bonne résistance à la sécheresse. Il montre surtout qu’au moment et à l’endroit du test, des organismes et des conditions favorables ont permis une décomposition rapide.

Ce que les microbes mangent vraiment

Le coton est principalement constitué de cellulose, un glucide complexe qui forme la structure des parois végétales. Une fois enterrée, cette cellulose devient une source de carbone et d’énergie. Les bactéries et les champignons du sol produisent des enzymes capables de découper les longues chaînes de cellulose en molécules plus petites, ensuite métabolisées ou réintégrées au cycle du carbone. Les vers de terre participent aussi au processus en fragmentant physiquement la matière.

Autrement dit, le slip ne disparaît pas parce que « la terre est bonne » au sens général. Il disparaît parce qu’une communauté d’organismes est capable de traiter ce matériau dans l’environnement précis où il a été enfoui.

Cette nuance est importante, car la vitesse de décomposition dépend de plusieurs paramètres. Un tissu qui reste presque intact peut traduire une faible abondance microbienne, mais aussi un manque d’humidité, une température défavorable, une disponibilité limitée en matière organique ou d’autres conditions environnementales. Un seul résultat ne permet donc pas de désigner une cause unique.

Une expérience devenue science participative

Le principe a été repris dans plusieurs pays. En Suisse, l’Université de Zurich et Agroscope ont lancé en 2021 le projet citoyen Proof by Underpants. Plus de 1 000 volontaires ont participé, avec plus de 2 000 sous-vêtements enterrés sur environ 1 000 sites. Des sachets de thé ont également été enfouis en parallèle, puis les participants ont envoyé au laboratoire les objets récupérés avec un échantillon de sol.

L’intérêt de cette étude est son ampleur. Elle a permis de comparer des jardins, des pelouses, des champs cultivés et des prairies. L’usage du sol est apparu comme le facteur dominant du taux de décomposition, davantage prédictif que la plupart des propriétés physico-chimiques mesurées. Le niveau de nutriments jouait lui aussi un rôle significatif.

Les chiffres publiés par Nautilus donnent une image parlante : après deux mois, la part moyenne de coton décomposée atteignait 58 % dans les jardins privés et 40 % dans les pelouses. Ces valeurs précises ne sont toutefois pas reprises dans les autres présentations de la même étude ; il vaut donc mieux les considérer comme un ordre de grandeur rapporté par cette source plutôt que comme une référence isolée à surinterpréter.

Le résultat le plus solide est ailleurs : la manière dont le sol est utilisé et géré modifie nettement l’activité biologique observable par ce test.

Pourquoi « slip dévoré = sol sain » est un raccourci

Le problème commence quand on transforme un indicateur en verdict. Une forte décomposition montre une activité biologique importante autour d’un matériau riche en cellulose. Elle ne dit pas automatiquement si toutes les fonctions utiles du sol sont satisfaisantes.

La fertilité, par exemple, ne se réduit pas à la vitesse à laquelle des microbes consomment du coton. L’étude suisse elle-même montre que les nutriments comptent, mais le test ne mesure pas directement l’ensemble de la fertilité. La pollution est encore plus éloignée de ce qu’il observe : aucune des expériences citées ne présente le slip comme un test de contaminants. Même prudence pour la résistance à la sécheresse : l’humidité influence directement la décomposition, mais cela ne suffit pas à mesurer la capacité globale d’un sol à supporter un épisode sec.

Ces limites sont une déduction logique de ce que le protocole mesure réellement, pas une condamnation de l’expérience. C’est même l’inverse : le test devient plus utile dès qu’on arrête de lui demander de répondre à toutes les questions.

Le piège du slip unique

L’essai australien mené à Busselton illustre bien le problème. Sept paires de sous-vêtements ont été réparties sur cinq traitements de sol, avec trois parcelles par traitement. Les résultats ont fortement varié, y compris entre des parcelles soumises au même traitement.

Peter Clifton, responsable du programme de South West NRM, en a tiré une conclusion très concrète : il aurait fallu beaucoup plus de répétitions pour obtenir des résultats plus convaincants, au moins trois paires par parcelle, soit 45 au total dans ce dispositif. Le message est presque plus intéressant que la photo d’un slip rongé : une mesure spectaculaire n’échappe pas au besoin de réplication.

Un slip enterré dans un coin du jardin peut donc raconter quelque chose de ce coin-là. Il ne décrit pas forcément le terrain entier. Deux parcelles soumises au même traitement peuvent d’ailleurs aboutir à des résultats différents, comme l’a montré l’essai de Busselton.

Comment transformer le gadget en diagnostic utile

Le test gagne beaucoup en valeur si on le traite comme un premier indicateur plutôt que comme une conclusion. Trois compléments ressortent directement des expériences disponibles :

  • Répéter le test à plusieurs endroits. Plusieurs enfouissements permettent de voir si le résultat est homogène ou très variable. L’expérience australienne montre pourquoi cette répétition est indispensable.
  • Ajouter un autre matériau standardisé. Dans l’étude suisse, des sachets de thé ont été enterrés en parallèle, et leur décomposition était fortement corrélée à celle du coton. Cela donne un second point de comparaison.
  • Associer un échantillon de sol à des mesures physico-chimiques. Le protocole suisse ne s’est pas contenté de photographier des sous-vêtements : les échantillons ont aussi servi à caractériser les sols, notamment leurs propriétés et leur niveau de nutriments.

On peut aussi noter précisément la durée d’enfouissement et éviter de comparer des protocoles différents comme s’ils étaient équivalents. En Suisse, la durée décrite était de 30 ou 60 jours ; en Australie, certains essais ont duré huit à onze semaines ; dans le programme américain Buzz on the Range, la recommandation dépasse 90 jours, avec un enfouissement d’environ trois pouces. Ces écarts rendent les comparaisons directes délicates.

Un excellent thermomètre, pas un bilan de santé complet

Le succès du slip enterré vient de sa force visuelle. Une analyse de laboratoire demande des chiffres ; un morceau de coton disparu parle immédiatement. C’est un outil de sensibilisation remarquable parce qu’il rend visible une activité souterraine qui, d’ordinaire, échappe totalement au regard.

Mais il faut garder la bonne métaphore. Un thermomètre peut signaler qu’il se passe quelque chose dans un organisme ; il ne remplace pas un diagnostic complet. Le slip joue un rôle comparable pour le sol. Il montre une activité biologique de décomposition dans un contexte donné. Il peut révéler des différences entre usages du sol, attirer l’attention sur une zone peu active, ou donner envie de mesurer davantage.

Ce qu’il ne faut pas lui demander, c’est un certificat de « bon sol ». La vraie leçon de cette expérience n’est donc pas que les microbes adorent nos sous-vêtements. C’est qu’un indicateur simple devient scientifique seulement lorsqu’on connaît exactement ce qu’il mesure, ce qui le fait varier, et ce qu’il est incapable de prouver.