Les câbles sous-marins sont devenus un enjeu militaire parce qu’Internet dépend de passages géographiques aussi étroits et politiquement exposés que les anciennes routes énergétiques. En 2026, plus de 90 % de la capacité de données entre l’Europe et l’Asie passe par les câbles de la mer Rouge, selon Rest of World, alors que le détroit de Bab al-Mandab mesure moins de 32 kilomètres de large.

Ce qui se joue ici dépasse donc largement la panne de réseau. Pendant des décennies, nous avons parlé d’Internet comme d’un espace presque immatériel : le « cloud », les services en ligne, les échanges instantanés. Mais sous cette couche de vocabulaire aérien se trouve une réalité beaucoup plus ancienne : des routes physiques, des territoires, des détroits, des droits de passage et des acteurs capables de les protéger, de les bloquer ou de les contourner.

Comment une guerre au Yémen peut-elle ralentir Internet à des milliers de kilomètres ?

Le problème tient moins au nombre total de câbles qu’à leur concentration. On peut multiplier les fibres et les opérateurs ; si plusieurs routes traversent le même passage étroit, leur diversité est en partie illusoire. La mer Rouge en donne aujourd’hui une démonstration grandeur nature.

En 2024, trois câbles y ont été endommagés, probablement par l’ancre d’un cargo mis hors service après une attaque de missile houthie. Puis, le 6 septembre 2025, plusieurs câbles — SMW4, IMEWE et FALCON GCX — ont été coupés près de Djeddah. Les causes exactes de cet épisode n’ont pas été établies et les Houthis nient toute implication. En revanche, les conséquences techniques sont documentées : Microsoft Azure a signalé une hausse de latence et un reroutage du trafic, tandis que des perturbations ont touché notamment l’Inde, le Pakistan, les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite.

Voilà comment un conflit local devient un problème mondial : le trafic ne disparaît pas nécessairement, mais il doit emprunter un chemin plus long ou plus coûteux. Une mesure publiée par GeoCables en avril 2026 illustre l’extrême de cette logique : entre Tbilissi et Aden, au Yémen, le trajet observé passait par Francfort puis par Starlink, avec une latence minimale de 790 millisecondes.

Et lorsqu’un câble casse dans une zone contestée, la réparation elle-même devient politique. Les équipes peuvent avoir besoin d’autorisations et de garanties de sécurité avant d’intervenir en mer, ce qui peut repousser les travaux pendant des mois.

Pourquoi les câbles suivent-ils désormais la logique des pipelines ?

Le parallèle avec le pétrole n’est pas une simple métaphore. Une infrastructure stratégique produit du pouvoir précisément parce qu’elle relie deux endroits qui ont besoin l’un de l’autre. Le pipeline donnait de l’importance au territoire traversé, au pays producteur, au port et au détroit. La fibre optique recrée cette géographie avec une autre marchandise : la circulation de l’information.

Le signe le plus révélateur n’est peut-être pas une coupure, mais ce que font les entreprises pour l’éviter. Google a acheté une paire de fibres installées le long de pipelines d’État turcs, en acceptant de payer deux à trois fois le tarif habituel. Une paire de fibres sur une nouvelle liaison traversant la Turquie coûte normalement environ 6 millions d’euros, selon Rest of World. Autrement dit, la sécurité du trajet devient suffisamment précieuse pour justifier une prime géopolitique.

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L’Irak veut lui aussi devenir une route. Un contrat avec l’opérateur qatari Ooredoo prévoit d’acheminer des données vers l’Europe par une liaison souterraine depuis le port d’Al-Faw. Google et Meta ont déjà commencé à utiliser en direct une route terrestre irakienne auparavant conservée en réserve. Microsoft, de son côté, prévoit plus de 400 millions de dollars d’investissements dans des liaisons sous-marines et terrestres au Moyen-Orient d’ici 2030.

C’est ici que le parallèle avec le XXe siècle devient intéressant : quand une route stratégique devient dangereuse, on ne se contente pas de la réparer. On finance une autre route. Puis les territoires capables d’accueillir cette route prennent de la valeur. Enfin, les puissances publiques et privées cherchent à décider qui peut y participer.

Quand contrôler la route revient-il à contrôler une partie d’Internet ?

Cette bataille ne se limite pas au Moyen-Orient. Meta a développé Bifrost avec Keppel et Telin entre Singapour et la côte ouest américaine via l’Indonésie afin de contourner la mer de Chine méridionale. Google et Meta ont aussi développé Echo entre Eureka, en Californie, et Singapour, avec un atterrissage réussi durant l’été 2026. Ces choix ont également été façonnés par les refus répétés de la FCC américaine d’autoriser des liaisons câblées directes avec Hong Kong.

La géopolitique ne menace donc pas seulement les câbles après leur pose : elle dessine leur tracé avant même qu’ils existent. Les États-Unis utilisent aussi les règles commerciales comme levier. Depuis février 2025, les Agreements on Reciprocal Trade incluent une clause permettant d’écarter des fournisseurs TIC considérés comme dangereux pour les câbles sous-marins, les satellites et les réseaux 5G ou 6G.

Dans le même temps, la propriété de l’infrastructure se concentre. Selon Global Voices, plus de 600 câbles sous-marins sont actifs ou prévus dans le monde, sur plus de 1,5 million de kilomètres, et Google, Amazon, Meta et Microsoft possèdent plus de 75 % des câbles mondiaux. La frontière entre politique industrielle, sécurité nationale et stratégie commerciale devient alors particulièrement mince.

Mon observation est simple : nous sommes peut-être en train de refaire avec les données ce que le siècle précédent a fait avec l’énergie. D’abord, on construit l’infrastructure pour satisfaire une demande économique. Ensuite, on découvre que certaines routes sont vitales. Enfin, leur contrôle devient un instrument de puissance. Le câble n’est pas le nouveau pétrole parce que les données seraient du pétrole ; il l’est parce que la dépendance à une infrastructure physique produit les mêmes réflexes de sécurisation, de contournement et d’influence.

Peut-on vraiment rendre Internet moins vulnérable ?

Il n’existe pas de solution unique. Ajouter des câbles dans le même détroit ne suffit pas si tous restent exposés au même conflit. La réponse qui se dessine combine des routes terrestres, de nouveaux tracés sous-marins et, dans certains cas, des satellites capables de prendre le relais.

Mais la redondance géographique a un prix et déplace parfois le risque au lieu de le supprimer. Une route passant par un autre pays devient dépendante de cet autre pays. Un câble qui évite une mer contestée peut rencontrer une réglementation plus restrictive ailleurs. Un satellite peut maintenir une liaison, mais l’exemple Tbilissi-Aden montre qu’un détour peut fortement augmenter la latence.

La vraie résilience consiste donc à éviter qu’un même événement puisse neutraliser plusieurs solutions à la fois. C’est moins spectaculaire qu’une flotte militaire, mais probablement tout aussi stratégique : diversifier les passages, les technologies et les juridictions. Internet paraît mondial ; sa robustesse dépend pourtant de décisions très locales prises sur des côtes, dans des ports et le long de corridors terrestres.

Questions fréquentes

Comment un conflit au Yémen peut-il ralentir Internet en Europe ?

Parce qu’une grande partie des échanges entre l’Europe et l’Asie emprunte la mer Rouge et le détroit de Bab al-Mandab. Selon Rest of World, plus de 90 % de la capacité Europe-Asie y transite en 2026 : une coupure peut donc forcer le trafic à prendre des itinéraires plus longs et augmenter la latence.

Pourquoi les câbles sous-marins sont-ils devenus des cibles stratégiques ?

Ils concentrent une fonction essentielle dans des passages physiques parfois très étroits. Des médias liés aux Gardiens de la révolution iraniens ont par exemple publié en 2026 une carte des câbles autour du détroit d’Ormuz en les présentant comme vulnérables, ce qui montre que leur valeur stratégique est désormais explicitement intégrée au rapport de force.

Les Houthis ont-ils coupé les câbles de la mer Rouge ?

Ce n’est pas établi. Les Houthis nient leur implication dans les coupures de septembre 2025 et les causes exactes restent non confirmées ; plusieurs hypothèses ont circulé sans preuve permettant de trancher.

Que peut-on faire si Internet dépend de zones de conflit ?

La réponse consiste à diversifier réellement les routes : câbles empruntant d’autres mers, corridors terrestres et solutions satellitaires de secours. Les investissements de Google, Meta et Microsoft montrent que cette diversification est déjà engagée, mais chaque nouvelle route crée à son tour de nouvelles dépendances géographiques et politiques.