Réforme des retraites en France : le bilan réel de 2023 à 2026
La réforme des retraites en France est entrée dans une phase où le débat ne porte plus seulement sur ce que prévoyait la loi de 2023, mais sur ce qui s’est effectivement produit. Entre le relèvement progressif de l’âge légal, les départs anticipés toujours possibles et la suspension partielle votée pour 2026, la trajectoire réelle est plus nuancée qu’un simple passage de 62 à 64 ans.
Trois ans après le vote, la réforme des retraites en France a bien repoussé une partie des départs et fait progresser l’emploi des 60-64 ans. Mais elle a aussi augmenté le nombre de personnes qui se retrouvent entre emploi et retraite, tandis que son calendrier est désormais partiellement corrigé à compter du 1er septembre 2026.
2023 : le changement commence, mais les effets sont encore difficiles à isoler
La loi du 14 avril 2023 est entrée en vigueur à partir de septembre de la même année. Son principe est connu : relever progressivement l’âge légal de 62 à 64 ans et accélérer l’allongement de la durée de cotisation nécessaire pour obtenir le taux plein. Pour les assurés nés à partir de 1965, cette durée atteint 172 trimestres, soit 43 ans.
En revanche, les données disponibles ici ne donnent pas un âge moyen effectif de départ spécifique pour 2023. Le meilleur point de départ comparable est donc 2022, juste avant la réforme : selon le Conseil d’orientation des retraites, l’âge moyen effectif de départ était alors de 62,9 ans.
C’est important, car cela évite une confusion fréquente : l’âge légal n’est pas l’âge auquel tout le monde part réellement. Les carrières longues, l’inaptitude ou l’invalidité permettent toujours des départs anticipés. La réforme de 2023 n’a pas supprimé ces voies, même si elle a durci certaines conditions liées à la durée cotisée.
2024 : l’âge réel progresse et l’emploi des seniors aussi
En 2024, le COR mesure un âge moyen effectif de départ de 63,3 ans, contre 62,9 ans en 2022. Le déplacement est donc visible : quatre dixièmes d’année supplémentaires en deux ans. Cela va dans le sens recherché par la réforme, sans signifier pour autant que les Français partent déjà massivement à 64 ans.
Le changement apparaît aussi sur le marché du travail. Le taux d’emploi des 60-64 ans passe de 36,2 % en 2022 à 41,1 % en 2024, selon la DARES. Autrement dit, davantage de seniors restent en emploi pendant la montée en charge de la réforme.
Mais un autre indicateur tempère ce résultat. La DREES estime qu’environ 210 000 personnes se trouvaient fin 2022 dans une « zone grise », ni en emploi ni en retraite. Elles étaient environ 280 000 fin 2024. Le recul de l’âge de départ ne se transforme donc pas automatiquement en deux années supplémentaires d’emploi pour tout le monde.
C’est probablement l’un des enseignements les plus utiles à mi-parcours : une réforme peut améliorer simultanément l’emploi des seniors et accroître le nombre de personnes coincées entre la fin de carrière et l’ouverture de leurs droits. Les deux phénomènes peuvent avancer en même temps.
2025 : les statistiques confirment une montée en charge, mais attention aux indicateurs
À la fin de 2025, le régime général compte 15,6 millions de retraités. Sur l’année, 949 413 retraites ont été attribuées, tous types de droits confondus. Le montant moyen d’un droit direct nouvellement attribué est de 838 euros, avec 956 euros pour les hommes et 730 euros pour les femmes.
Une fiche de la CNAV publiée en février 2026 indique par ailleurs un âge moyen au départ des nouveaux retraités du régime général de 66,2 ans au 31 décembre 2025. Ce chiffre ne doit pas être comparé directement aux 63,3 ans du COR pour 2024 : les deux organismes ne décrivent pas le même indicateur, et les éléments disponibles ne permettent pas de réconcilier précisément leurs méthodes.
Il serait donc trompeur d’affirmer que l’âge moyen de départ est soudain passé de 63,3 à 66,2 ans en un an. Ce que l’on peut dire avec certitude, c’est que les statistiques disponibles montrent un report des départs, mais pas à travers une série annuelle parfaitement homogène.
Combien de personnes partent encore avant 64 ans ?
C’est l’une des questions les plus intéressantes, et paradoxalement l’une des moins bien documentées dans les chiffres disponibles. Les dispositifs de carrière longue restent ouverts avec quatre bornes possibles de départ : 58, 60, 62 ou 63 ans, selon l’âge de début d’activité et la durée cotisée. Les départs anticipés pour inaptitude ou invalidité existent également.
En revanche, aucun chiffre consolidé ne permet ici d’établir la part exacte de tous les Français partis avant 64 ans grâce à ces régimes dérogatoires entre 2023 et 2026. Il faut donc éviter de fabriquer un pourcentage global à partir de données partielles.
On dispose toutefois d’un indicateur pour 2026 : parmi les quelque 64 000 assurés qui devraient bénéficier de la suspension du calendrier cette année-là, 10 000 à 15 000 le feraient au titre des carrières longues. Ce nombre mesure l’effet de la suspension sur ce dispositif, pas l’ensemble des départs avant 64 ans.
2026 : la réforme n’est pas annulée, mais son calendrier est partiellement suspendu
Le principal changement de 2026 est politique et pratique. La loi de financement de la Sécurité sociale pour 2026 prévoit une suspension partielle du relèvement de l’âge légal pour les générations nées entre 1964 et 1968. Elle s’applique aux retraites prenant effet à compter du 1er septembre 2026. Un départ déjà programmé avant cette date reste soumis au calendrier précédent.
Le décret du 7 mai 2026, publié le 8 mai, précise notamment l’application de cette suspension aux carrières longues. Pour ces dernières, les nouvelles règles concernent les personnes nées entre 1964 et 1970 qui remplissent les conditions requises et dont la retraite prend effet à partir du 1er septembre.
Selon l’Assurance retraite, environ 2,2 millions de personnes sont potentiellement concernées par le nouveau calendrier et 1,2 million pourraient avancer leur départ d’environ trois mois en moyenne. Pour la seule année 2026, environ 854 000 retraites devraient être liquidées, dont 64 000 bénéficiaires de la suspension.
Il faut toutefois rester prudent sur le détail exact du calendrier après suspension. Les publications disponibles divergent sur la durée de la mesure et sur certains âges applicables aux générations concernées. Le point solide est donc la suspension partielle à compter du 1er septembre 2026, pas un tableau d’âges précis présenté comme définitivement stabilisé.
Finances publiques : la réforme produit-elle l’économie attendue ?
Sur le plan financier, le COR estime que la réforme de 2023 représente une économie nette de 17,7 milliards d’euros par an à l’horizon 2030. À plus long terme, elle réduirait le besoin de financement du système de retraite de 0,8 % à 0,4 % du PIB à l’horizon 2070.
Un premier bilan publié dix-huit mois après l’application de l’âge légal à 64 ans avançait également 280 000 départs reportés et une progression d’environ cinq points de l’emploi des seniors. Ces ordres de grandeur sont cohérents avec la hausse mesurée par la DARES entre 2022 et 2024.
Mais le bilan ne peut pas se limiter à l’économie budgétaire. La hausse de la zone grise entre 2022 et 2024 montre qu’une partie du coût de transition se déplace vers les assurés qui ne sont déjà plus en emploi mais ne peuvent pas encore liquider leur retraite.
Ce que montre réellement la période 2023-2026
La réforme a donc produit un effet mesurable : l’âge effectif de départ progresse, l’emploi des 60-64 ans augmente et les comptes futurs sont améliorés dans les projections du COR. En ce sens, une partie de la mécanique prévue en 2023 fonctionne.
Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Les départs avant 64 ans restent possibles, le nombre de personnes ni en emploi ni en retraite a augmenté et le calendrier initial est désormais partiellement suspendu pour plusieurs générations. Le débat de 2026 ne porte donc plus seulement sur « 64 ans ou non », mais sur la façon d’ajuster une réforme déjà en cours sans perdre ses effets financiers ni aggraver les périodes de transition pour les assurés.
Le vrai bilan à retenir est celui-ci : entre 2023 et 2026, la France n’est pas passée brutalement d’un système à 62 ans à un système où tout le monde part à 64 ans. Elle est entrée dans une trajectoire progressive, mesurable, mais déjà corrigée en cours de route.
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